Krazy Kat au brevet en histoire des arts

herriman015(Les passages en gras sont particulièrement susceptibles de faire l’objet de questions de la part du jury)

Krazy Kat est le titre d’une série de bandes dessinées qui a duré de 1913 à 1944 aux Etats-Unis. Après le succès des premières années, cette série de George Herriman est peu à peu passée de mode et a été presque complètement oubliée. La plupart des originaux ont été perdus. Les reproductions visibles aujourd’hui ont été rassemblées grâce à un long travail de recherche dans les archives de nombreux journaux et bibliothèques. Si cette œuvre reste encore largement méconnue, elle est pourtant souvent considérée comme l’un des plus grands monuments de l’histoire de la bande dessinée, étonnamment moderne encore aux yeux d’aujourd’hui.

 

Né en 1880, George Herriman pratique la bande dessinée, cet art encore tout jeune qui n’est pas reconnu comme art.  Après les nombreux dessins refusés de ses débuts, Herriman commence à recevoir ses premiers chèques vers la fin du XIXème siècle. Parallèlement à ses histoires, en bas des cases, des petits animaux commencent à tenir des dialogues autonomes.

herriman003En 1910, dans sa série The Dingbat family, le chat de la famille reçoit, ahuri, des projectiles d’une souris. À la fin de l’été, contre toute attente, le chat dépose un baiser sur la souris. Le public fait un succès à ce « krazy kat« . C’est quelques années avant le premier film de Chaplin (1914), bien avant Felix the cat (1919), longtemps avant Mickey (1928)…herriman003-b

En 1913, Krazy Kat devient une série à part entière, journalière, dans le New York Evening Journal. Que raconte Krazy Kat ? L’histoire d’un chat ou une chatte (Herriman tient à cette indétermination) qui est amoureu-x-se d’une souris, Ignatz. Le grand plaisir d’Ignatz est de lancer une brique dans la figure de Krazy Kat, qui la reçoit comme un signe d’amour ! Le troisième personnage central est une sorte de chien, le sergent Pupp, il est là pour empêcher la souris de commettre son méfait ou pour la mettre en prison en cas d’échec. Tout cela se passe au pays de Coconino, version stylisée d’un comté de l’Arizona. Herriman tourne autour de ce scénario pendant plus de trente ans (jusqu’à sa mort en 1944) en inventant une infinité de variations.

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herriman005Ci-dessus, une planche de 1928. Que remarque-t-on de particulier, et qui pourrait bien caractériser l’inventivité parfois radicale de Herriman ?

  • Herriman se permet ce jour-là de raconter l’histoire à l’envers, la dernière case fournissant la clé de lecture, sans être trop explicite, à la façon d’une énigme philosophique : « Ici », « là », « et vice-versa ». Ignatz ramasse une brique, Krazy cueille une fleur, la brique s’abat sur krazy (le choc n’est presque jamais montré, il est suggéré par le moment qui précède ou qui succède), le sergent Pupp l’entend, il pousse et traine la souris jusqu’à la prison (« Jail » en anglais).
  • Herriman se permet aussi une histoire muette (la case centrale ne faisant pas partie de l’histoire).
  • On observe aussi l’une de ses habitudes les plus étonnantes : la mutation des décors. Le jour et la nuit se remplacent apparemment indifféremment d’une case à l’autre. Une tranche de lune, des motifs décoratifs dans les montagnes, aux angles supérieurs de certaines cases comme des rideaux de théâtre, trois lunes accordées aux strates d’une autre montagne, une barrière au milieu d’un chemin comme pour nous inciter à faire demi-tour (relire à l’envers)… Tel un magicien qui capte l’attention d’une main et nous subtilise un objet de l’autre main, Herriman fait le pari qu’en assurant la continuité du récit avec ses personnages, il peut laisser libre court à son imagination graphique pour tout le reste.

 

Dans les trois premières cases de la page ci-dessous, une lecture inattentive ne verra que le sergent Pupp en train d’observer Ignatz qui fait de la boue. Pourtant, le plus original ne réside-t-il pas dans la capacité de Herriman a remplacer discrètement les décors par d’autres, aux formes équivalentes ? Et dans le trouble qui naît de l’ombre impossible du sergent Pupp sur le ciel ? Ce ciel est-il réel, ou n’est-ce qu’un décor de théâtre ? Trésors d’imagination graphique, multiples sens de lecture.

herriman006Et que dire de la case centrale ? Herriman donne dans le non-sens, dans le comique absurde. Ce siège-montagne plus haut que les nuages est-il « surréaliste » ? En réalité, Herriman précède le surréalisme. Krazy Kat débute en 1913 et la première exposition surréaliste a lieu en 1925.

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Le passant mexicain me fournit l’occasion de souligner le caractère multiculturel de la série. Des personnages venus d’horizons divers s’y croisent et la langue de Krazy est un mélange improbable de ces différentes cultures. On y trouve de l’espagnol, du français, du créole, de l’italien, du yiddish, des dialectes… Les États-unis connaissent alors une grande immigration et Herriman lui-même est métis (par ailleurs végétarien), d’une famille créole, politiquement active (ils réclament par exemple le droit de vote pour les noirs). Pour éviter d’être victime du racisme, Herriman garde constamment un chapeau qui cache ses cheveux crépus. Vague sur ses origines, certains collègues l’appellent « le grec »… Herriman est aussi un passionné des indiens Navajos. Il se rend souvent à leurs cérémonies. Pour les remercier de leur accueil et leur permettre de découvrir sa culture, il leur offre un projecteur et leur envoie régulièrement de nouveaux films.

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Les pages suivantes permettent d’apprécier différentes qualités de la série : ses jeux de logique, ses jeux de perceptions, son sens de la relativité, ses multiples sens de lecture… Herriman aime déjouer les réflexes de pensée, en pratiquant un humour tantôt philosophique, tantôt poétique. Par exemple ?

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Dans la planche ci-dessus, un personnage nous fait peu à peu douter de tout : tout n’est-il qu’apparences ? Doute philosophique… Jusqu’à une dernière case où le doute se retourne contre lui : n’est-il pas fou ? À moins qu’il nous rappelle justement que tout ce petit monde n’est que dessin sur papier, fruit de l’imagination de Herriman ? Les questions restent ouvertes.

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Ci-dessus, nous assistons à un moment particulièrement poétique. Le scénario habituel n’est que suggéré dans les rêves du trio. Leur agitation habituelle est remplacée par une sieste paisible. Herriman soigne le style et le rythme du récit. Cette fois le texte est celui d’un narrateur particulièrement bavard quand le temps s’accélère (en une case, les personnages sont recouverts de feuilles) mais qui s’interrompt sur trois cases où le temps s’étire : « bien »… « bien »… « bien »… Avant de reprendre son rythme rapide. Les héros étant partis, la dernière case semble confirmer que le véritable sujet de cette page était simplement l’automne.

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Autre exemple du style particulier de Herriman, la page ci-dessus mêle :

  • interrogation philosophique sur le Temps : Kat, tout petit devant l’immensité du ciel et d’une montagne-horloge, pense que pour lui « le temps n’est rien » tant qu’il ne se passe rien.
  • jeux de langage (faire un « meilleur temps », passer du « bon temps »…)
  • et un humour basé sur une capacité à relativiser (Krazy Kat interprête comme un jeu amusant l’arrestation de son agresseur)

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Ci-dessus, le sergent Pupp souhaite tracer une limite nette entre le Bien et le Mal, entre Krazy et Ignatz, mais ces efforts sont vains… Notons au passage, comme souvent, la fluctuation des décors, du jour et de la nuit, de la forme des cases…

herriman011Ci-dessus, il s’agit cette fois d’erreurs de perception. Chacun voit une chose différente suivant le moment où il regarde. Dans la dernière case (une case à part, qui se trouvait auparavant au centre de la page), chacun interprète la lune à sa façon. C’est l’occasion de souligner que vous êtes bien sûr libres d’avoir vos propres interprétations devant ces pages de Krazy Kat.

herriman012Comme presque tous les animaux,  Krazy ne se reconnait pas dans le miroir. Ignatz se moque de sa naïveté. Mais relativisons : Ignatz ne reconnait pas son propre écho. À chacun ses naïvetés ?

 

Deux pages pour terminer sur une autre pratique très « moderne » de George Herriman : la mise en abîme. Dans la première, Herriman met en scène l’encre avec laquelle il travaille. Elle s’écoule de cases en cases et sert d’écran à Ignatz. Rappelons les outils simples du dessinateurs : des feuilles (entre les formats A3 et A2 environ), des plumes, des pinceaux pour les à-plats de noir et de l’encre noire. La couleur était appliquée ensuite par d’autres personnes, sans doute sur les indications de Herriman.

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Sur cette dernière planche, nous constatons une autre mise en abîme. Les personnages se représentent eux-mêmes (c’est la représentation d’une représentation. Le sergent Pupp s’y laisse prendre : pendant qu’il met la souris en peinture, la « vraie » lance une brique sur Krazy Kat). Herriman ne s’embarrasse toujours pas de réalisme : paysages, couleurs, la feuille qui tient toute seule…

La dernière case introduit le personnage d’un critique d’art. Ce n’est pas un hasard : il est probable que Krazy Kat soit la première bande dessinée à avoir réellement été considérée comme de l’art, comparable aux autres arts.

En bande dessinée et dans le dessin animé (krazy kat a été maladroitement adapté au cinéma), son influence est évidente : il précède la grande famille des animaux comiques anthropomorphes, de Félix le chat à Snoopy en passant par Mickey. Walt Disney écrivait à la mort de Herriman :  » Son style unique de dessin et son étonnante galerie de personnages ont non seulement apporté un nouveau type d’humour au public mais fait de lui une source d’inspiration pour des miliers d’artistes. » C’est aussi la première BD « philosophique », qui séduira Schultz, l’auteur des Peanuts et Watterson, l’auteur de Calvin et Hobbes.

Les relations de Krazy kat avec le monde de l’art n’ont pas encore réellement étudiées. On le rapproche du dadaïsme, du surréalisme ou de Samuel Beckett, arrivés après. On rapporte que Pablo Picasso le lisait. On sait peu ce qu’il doit à la littérature sinon ses références à Shakespeare et Lewis Carroll (Alice au pays des merveilles).

C’est que Krazy Kat, malgré son influence, a été rapidement oublié et redécouvert lentement, tardivement. Krazy Kat a été publié jusqu’en 1944 malgré le désintérêt croissant du public grâce à W. R. Hearst, un grand propriétaire de journaux, qui en était fan. Chose exceptionnelle, il lui avait fait signer un contrat à vie. Mais le sens de l’humour de l’époque a changé. La quasi absence de références à l’actualité dans Krazy Kat, son côté intemporel, son sens très ouvert jusqu’à l’absurde ont fini par lui nuire. Les super-héros ont fait leur apparition, Charlot a cessé de faire recette au cinéma. Krazy Kat est resté très difficile d’accès en France (à l’exception notable d’un album de Futuropolis) jusqu’à l’excellent travail des éditions Les Rêveurs depuis 2012. Leurs quatre albums sont la principale source de cet article. Le premier album est consultable au CDI.